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Le crédit du premier long métrage africain avec un protagoniste africain – « Aouré » ́ (1962) – et du premier film d’animation en couleurs produit sur le continent africain – « Samba le Grand » (1977) – appartient à Moustapha Alassane. Cinéaste nigérien pionnier qui n’a pas encore joui de la reconnaissance qu’il mérite pour sa carrière prolifique comme l’une des figures les plus importantes des débuts du cinéma africain, Alassane a presque à lui seul fait des années 1970 un point culminant de la production cinématographique au Niger après son indépendance de la France, en 1960. « Aouré » ́ et « Samba le Grand » seront présentés dans le cadre d’une rétrospective de dix courts métrages d’Alassane à Metrograph, qui sera divisée en trois projections distinctes. Les films d’Alassane ont mis en scène une négociation pointue et novatrice entre les modes de narration locaux et oraux et les nouvelles techniques narratives et influences culturelles issues du contact avec le cinéma occidental. Né en 1942 dans le village de N’Doungua, il a débuté comme mécanicien. Autodidacte, Alassane a commencé à monter des spectacles d’ombres et de marionnettes pour ses voisins – ce que l’on pourrait considérer comme des projets créatifs pré-cinématiques. A l’époque, l’antenne cinématographique de l’IRSH (Institut de Recherches en Sciences Humaines), située dans la capitale Niamey, fonctionnait sous la supervision du cinéaste et ethnographe français Jean Rouch. Alassane y a reçu sa formation officielle en cinéma et s’est ensuite rendu au Canada, où il a perfectionné sa technique d’animation avec le célèbre animateur canadien Norman McLaren. De retour au Niger en 1962, Alassane a connu des difficultés pour obtenir des financements publics et d’autres aides financières. Il n’en reste pas moins prolifique et infatigable : il continue à faire des films sur la nature tumultueuse de la société nigérienne postindépendance, en se concentrant notamment sur les hypocrisies de la bourgeoisie postcoloniale et les effets multivalents de la culture occidentale. Son ton parodique caractéristique est convaincant pour sa combinaison précise de politique populiste et les inflexions d’une parabole. Dans « Bon Voyage Sim » (1966), il met en scène une satire sociopolitique mordante sur une charmante distribution de grenouilles animées et anthropomorphiées. « Samba », adaptation d’une fable sur l’escalade des demandes d’une princesse, est un exemple particulièrement fort de l’utilisation imaginative qu’Alassane fait du cinéma comme moyen de capter la tradition orale. Sa traduction de l’oralité en cinéma a permis de préserver cette pierre angulaire de l’identité culturelle ouest-africaine face à la menace de l’érosion culturelle post-coloniale. « Samba » est l’un des deux films restaurés cette année par le conservateur Bill Brand, et la projection au Metrograph, coprogrammée avec Amélie Garin-Davet à l’ambassade de France à New York, sera la première nord-américaine de cette version. Le second, « Le Retour d’un aventurier » (1966), confronte modernité et tradition, importations coloniales et mœurs locales, à travers l’histoire d’un voyageur qui revient dans son village natal avec une malle remplie de vêtements de cow-boy américain qu’il distribue entre amis. L’insertion ludique des tropes hollywoodiens dans le Niger contemporain d’Alassane crée un genre hybride, une sorte de western sahélien qui médite sur la manière dont le pouvoir opère au-delà des différences culturelles. Le film est aussi un examen de la performance sociale, utilisant le théâtre et la mascarade comme métaphore de la façon dont les jeunes Africains ont digéré les influences occidentales pour produire des formes hybrides d’expression culturelle sur le continent dans les années 1960. Alassane a réalisé une trentaine de films, tous en Afrique subsaharienne, allant de l’animation et du documentaire au long métrage, jouant sur tous les registres, des westerns à la satire politique et à la fable. Mais jusqu’à récemment, son œuvre était restée largement hors circulation. La première rétrospective nord-américaine de ses films a été organisée en 2017 par Josh Siegel et Garin-Davet au MoMA, et a marqué un tournant dans la diffusion de son œuvre. Deux de ses films ont été judicieusement contextualisés par la programmatrice Elspeth Carroll cet été au Film Forum, aux côtés de courts métrages de ses contemporains relativement plus reconnus, Djibril Diop Mambéty et Ousmane Sembène, dans une série consacrée au cinéma décolonisant. Cette année, l’œuvre d’Alassane s’est aussi déroulée à Montréal à la Cinémathèque québécoise et au festival Il Cinema Ritrovato à Bologne. Que ses films voyagent aujourd’hui à travers le monde est digne d’une œuvre caractérisée par une telle multitude de voyages, de transformations et de rencontres culturelles chargées. Cette rétrospective complète de Metrograph offre une capsule unique de l’histoire du cinéma du point de vue d’un luminaire sahélien dont l’œuvre se déplace à juste titre d’une marge au centre. P. Yasmina (2019). ‘Moustapha Alassane x 3’. The New York Review of Books

Étiquette : Golden Globes

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