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Portraits Réalisateurs

Inoussa Ousseini

Né à Kéllé en 1948, Inoussa Ousséini est l’un des pionniers
du cinéma nigérien. Cinéaste, sociologue, haut-fonctionnaire, promoteur
culturel, ministre et aujourd’hui ambassadeur du Niger à l’Unesco, sa carrière
est étroitement imbriquée à l’histoire du cinéma nigérien.
Comment êtes-vous
venu au cinéma ?
C’est le cinéma qui est venu à moi. J’étais élève au Lycée
National, en classe de cinquième. Il y avait un foyer très actif qui disposait
d’une salle de jeux et d’une bibliothèque. Nous faisions de l’animation
culturelle avec un principe d’encadrement des jeunes par les aînés. Un
ciné-club s’est développé dans ce cadre. J’avais été affecté à son animation
encadré par Pierre Donaint, le professeur d’histoire géo. Les soirées du
ciné-club étaient de véritables fêtes parce qu’elles permettaient aux filles et
aux garçons de se côtoyer dans le noir. Grâce à son succès, le ciné-club a été
délocalisé au Franco (CCFN) pour y accueillir les élèves du Collège Mariama, de
l’ENA et de l’EAMAC. Et les fêtes furent encore plus belles ! De là, est née
l’idée de créer une association qui fédère l’ensemble des activités pour la
jeunesse scolaire : le R.I.S (Regroupement Inter scolaire). La littérature, le
théâtre et le cinéma y tenaient une large place. Nous avons alors découvert
avec fascination des œuvres qui s’adressaient directement à nous. Notre passion
pour le cinéma nous a naturellement entraînés à nous interroger sur la
possibilité de tourner des films nous-mêmes.
Cette expérience fut comme un embryon d’école de cinéma.
Elle était ouverte aux lycéens et aux techniciens de la Télévision scolaire.
Tous les jeudis après- midi, Serge Moati qui était réalisateur à la Télévision
scolaire dans le cadre de son service militaire, nous donnait des cours de
pratique, assisté de Gérard De Lassus comme ingénieur du son et Gérard de
Battista comme chef opérateur. Nous suivions en même temps des cours
d’initiation à l’Histoire du cinéma. Nous devions cultiver chacun une
spécialité. Moi, j’étais chargé du cinéma africain et du néo-réalisme italien.
Mon ami 
Michel Keita, lui, s’était spécialisé dans les films
policiers, particulièrement ceux d’Hitchcock, Amadou Nouhou des films
historiques.
Les élèves qui sont restés jusqu’au bout sont tous devenus
assistants. Oumarou Ganda était assistant de Battista et Moussa Hamidou de
l’ingénieur du son. Moi, j’étais assistant de Serge Moati. Notre équipe a
réalisé 4 films et à la fin, j’ai obtenu mon certificat d’assistanat. Puis nous
avons décidé d’écrire et de réaliser un film. Serge Moati avait été chargé de
nous aider. Le film s’appelait : Archives noires, la version africaine en
quelque sorte du documentaire Toute la mémoire du monde d’Alain Resnais. Notre
groupe de cinéma manifestait un esprit de solidarité et une joyeuse foi en
l’avenir. Il faut dire que nos privilèges étaient appréciables car nous étions
écoutés et choyés par la Présidence. Dès que notre foyer demandait des moyens,
il les obtenait. Tous les clubs de lycéens fonctionnaient bien et se montraient
particulièrement dynamiques.
Comment expliquer la force du mouvement lycéen ?
Le premier gouvernement du Niger était composé de nombreux
instituteurs sortis de l’Ecole William Ponty, qui accordaient une place
prioritaire à l’enseignement et aux élèves. Tous les trimestres, le Président
Diori recevait les deux meilleurs élèves de chaque classe des écoles de Niamey
! Le Lycée National était un lycée d’élite où l’entrée en sixième se faisait
par concours. Il regroupait les meilleurs élèves, garçons et filles, de toutes
les régions du pays. La population du Niger en miniature ! Quand un bachelier
partait faire ses études à l’étranger, il était accompagné jusqu’au pied de
l’avion par des membres du gouvernement. Les élèves les plus brillants du pays
étaient considérés comme des pupilles de la nation. Ils étaient pris en charge
à 100% par l’Etat.
Et le cinéma là-dedans ?
Il a accompagné toute ma scolarité jusqu’en classe de
première. Le cinéma aura été une fenêtre ouverte, selon l’expression de Jean
Rouch, sur le monde et la connaissance. Nous avons créé la revue Synthèse
nigérienne dont le premier numéro avait pour thème « Culture et cinéma ». On
pouvait y lire un dialogue entre Mariama Hima et moi. Mais en 1968, Serge Moati
et les autres sont rentrés en France. J’avais noué une forte amitié avec lui,
qui m’appelait son « petit frère ». Alors, je me suis senti comme orphelin et
j’ai décidé de les rejoindre et de faire une école de cinéma. Nous étions en
octobre 68. Je me suis inscrit au Conservatoire indépendant du Cinéma français,
une école privée. Serge Moati et le Dr Charles Pidoux – médecin à l’Hôpital de
Niamey et ami de Jean Rouch – l’apprirent, ils vinrent aussitôt me trouver pour
m’obliger à retourner au lycée pour faire ma terminale… à Pithiviers ! Le
proviseur connaissait très bien l’Afrique. Mon intégration s’est faite d’autant
plus vite que l’on me proposa de présenter à la Maison de la Culture des films
africains extraits de la Cinémathèque de la Coopération que dirigeait alors
Léon de Chartres. Je me suis trouvé un jour en situation de présenter Les
nouvelles histoires du fleuve Niger de Serge Moati. Le journal local est venu
m’interviewer et j’ai été à la Une de la Nouvelle République ! J’étais devenu
une vedette régionale. Par la suite, une association d’Orléans et le Rotary
club de Pithiviers m’ont successivement invité à présenter La chasse au lion à
l’arc de Jean Rouch.
Après le Bac, Charles Pidoux me conseilla vivement de
préparer un diplôme universitaire, de continuer à étudier le cinéma en
parallèle. Jean Rouch m’orienta alors sur Tours dont le département de
sociologie était dirigé par Jean Duvignaud.
A peine débarqué dans cette ville, j’ai créé le ciné- club
universitaire et un groupe de réflexion avec notre professeur de civilisation
italienne. Nous sommes devenus très amis.
En deuxième année, Jean Duvignaud me confia la
responsabilité d’un groupe de socioanalyse par le cinéma. C’est à ce titre que
j’ai rencontré deux frères, Séverin et Vincent Blanchet, avec lesquels j’ai
noué une des amitiés les plus fortes de ma vie. Leur famille, devenue ma
seconde famille, m’a accueilli à Paris, pour la suite de mes études car après
mon di-plôme j’ai suivi les cours de cinéma de Jean Rouch à Nanterre et à la
Cinémathèque. En 1972, j’ai réalisé avec mes copains de Tours, mon premier film
: La sangsue, une fiction tragique de 13 minutes. En 1974, j’ai tourné Paris
c’est joli, un autre court métrage de 18 minutes, toujours de fiction, réalisé
cette fois, avec l’aide de mes amis français de Niamey. Gérard de Batista avait
fait les images et Danielle Letellier était la régisseuse. Grâce à eux, j’avais
trouvé un producteur : François de Roubaix – Les films du Centaure. J’ai obtenu
le Prix du Festival de Dinard puis, deux ans plus tard, un autre au Fespaco.
Mais le plus important c’était d’avoir eu la « prime à la qualité » du Centre
du Cinéma Français. Je suis alors retourné au Niger. L’AFP avait répercuté
l’information du prix attribué par Dinard. C’était au moment du coup d’état de
Seyni Kountché. Le ministre de l’information, le capitaine Gabriel, m’a reçu
avec Moustapha Alassane, et nous a présentés au Chef de l’Etat. Peu après,
j’étais nommé responsable du Département audiovisuel de l’IRSH dont Diouldé
Laya était directeur et où travaillaient Djingarey Maïga et Moussa Hamidou. A
partir de ce moment, j’ai passé tout mon temps à faire des enquêtes
ethnographiques et des documentaires.
Vous aviez décidé d’abandonner le cinéma de fiction ?
Nous étions alors préoccupés par la fragilité de la culture
orale africaine, il nous fallait agir avant qu’elle ne disparaisse. D’ailleurs
je porte encore en moi le regret de ne pas avoir pu sauver davantage de choses.
Je n’ai pas pu faire par exemple de film sur Dan Gourmou. C’est pour cela que
j’ai créé en 1986 un prix qui porte son nom.
Avant d’être nommé, en 1979, directeur du CIDC (Centre
Interafricain de distribution du cinéma) et du Centre Interafricain de
production de films à Ouagadougou, j’ai réalisé une dizaine de films sur la
tradition. Un de mes autres regrets est de ne pas avoir terminé un film sur le
Wassan Gayi, un carnaval en même temps qu’une foire agro-sylvo-pastorale qui se
déroule chaque année au mois de février à Gayi, un village du Canton de Wacha
dans le département de Magaria. Sur le plan ethnosociologique, on peut dire
qu’au cours de la nuit de Gayi, le peuple de Gayi s’oublie et renoue avec des
traditions païennes, préislamiques.
Dans ce film sur le carnaval, la caméra n’était-elle pas
trop intrusive ?
J’ai été formé à l’école du Cinéma direct de Jean Rouch ! Il
fallait tourner comme lui – entre absence et présence. Avant de réaliser ses
films, Rouch connaissait tous ses interlocuteurs et c’est ça qui en fait toute
l’authenticité. Il fallait d’abord comprendre, réfléchir et approfondir avant
de tourner. Aujourd’hui, c’est Sani Magori qui travaille de cette façon. J’ai
réalisé trois films avec Jean Rouch. Le premier était La sortie des masques
dogon à Sanga. Je tenais la caméra et Jean Rouch me tenait. Ensuite, j’ai
réalisé Médecine et médecins et Le griot Badyé avant d’entreprendre une série
de portraits des grandes figures de la recherche scientifique en Afrique Noire
comme Théodore Monod, Hampâté Bâ, Djibril Niane… Hélas, je n’ai pas pû faire
celui de Wa Kamisoko non plus ! J’ai réalisé également le premier film sur la
Lutte au Niger. Il n’y avait pas encore la télé : c’était un événement !
Et puis vous avez fait également un film sur le Wassan Kara
qui a été popularisé récemment en France par le roman de Jacques Jouet, « Bodo
» !
Voilà un exemple typique de cinéma direct ! Nous étions de passage à
Zinder, avec Djingarey Maïga, quand ça nous est tombé dessus ! On ne disposait
que d’une bobine de 10 minutes et nous avons écrit le film au montage !
Pourtant c’est de tous mes films celui qui m’a rapporté le plus d’argent car il
a obtenu le premier prix de l’ACCT doté de deux millions de CFA, et il a été
programmé, à travers le programme Cross road Africa, dans les universités
américaines. J’ai tourné mon dernier film au Nigéria – L’homme et le cheval –
dont le sujet était l’intronisation d’un sultan dans l’Etat du Bornou, et je me
suis installé à Ouaga où je devins un professionnel de cinéma sur le versant de
l’économie.
Quels liens gardiez-vous avec le cinéma nigérien ?
J’étais
encore au cœur de la question sur ce plan car j’avais créé à Niamey une agence
de distribution de films qui devait approvisionner les 10 salles du pays et
celles des sociétés minières. Je voulais restituer aux Nigériens la maîtrise de
la distribution cinématographique – une perspective essentielle pour l’Afrique.
C’est cette agence qui a donné naissance plus tard à la SONIDEC, qui regroupait
en coopérative les exploitants des salles de cinéma. Mais mon rôle à Ouaga,
plus généralement, était d’aider les films et les cinéastes africains. J’avais
acheté une soixantaine de films dont ceux de Moustapha Diop, Moustapha Alassane
et Djingarey Maïga pour les distribuer dans 14 États africains en même temps
que je rédigeais de nombreuses notes pour réorganiser le marché.
De retour au Niger, j’ai poursuivi ce travail de 1984 à
1990, en tant que Directeur de la Culture. Le président Kountché s’intéressait
au cinéma comme moyen de faire connaître le Niger. Il m’avait déjà reçu deux
fois par le passé comme président de l’association des cinéastes nigériens.
J’occupais mes fonctions de directeur de la culture au Ministère de la Culture
et de la Communication, avec un ministre qui avait une grande disponibilité
pour travailler aux enjeux de la culture. J’ai essayé d’y donner des impulsions
qui étaient nourries par mes expériences françaises et africaines, en créant
notamment des événements et des rendez-vous dans différents domaines…
Et le ministère bénéficiait de l’appui direct du Chef de
l’État, qui finançait ces événements. Tant que l’argent n’était pas détourné,
il ne lésinait pas sur les moyens.
Parallèlement, j’ai créé le CFPM, grâce à la sollicitude de
Michel Siméon, conseiller au bureau de l’Union Européenne ainsi que les corps
du Ballet National (Sarrounia), du Théâtre National (Sonni Ali Ber), d’un
ensemble lyrique et de l’Orchestre National du Niger. Par la suite, j’ai
organisé la première édition d’une manifestation régionale « Le festival des
musiques africaines du Sahel » qui a connu un grand succès. J’ai quitté ce
poste en 1990 pour entrer dans le privé et créer Les Editions du Ténéré qui
publiaient des ouvrages scolaires, les revues L’opérateur économique et Horizons
2000. Après la Conférence Nationale, dans le vent de la démocratisation, je
suis devenu député à l’Assemblée Nationale sous les couleurs du CDS. En 1996,
sous le régime du Président Barré, je devins durant deux ans Ministre de la
jeunesse, du sport, de la communication, de la culture et porte – parole du
gouvernement. Je me suis attaché à créer plusieurs directions au sein du
secteur de la Culture qui, jusqu’à présent, n’en avait qu’une. Ainsi sont nés
le Centre National de Production Audiovisuelle et la Direction de la
Cinématographie. Après quoi, je fus ministre conseiller à la présidence et,
enfin, Ambassadeur à l’Unesco – cadre où j’ai créé le Forum Africain du Film
Documentaire.
Avant d’y venir, pourriez-vous nous dire quels ont été pour vous
les fruits de cette expérience gouvernementale et quelle définition
donneriez-vous de votre politique culturelle ?
Il y eut dans le passé quantité de séminaires de définition
d’une politique culturelle, notamment celui de 1984 à Tillabéry ; mais c’est
toujours la mise en œuvre financière qui pose problème. Cependant, il faut
savoir reconnaître que tous les régimes ont posé des actes forts. Le
gouvernement de la première République a incontestablement favorisé l’éclosion
du Cinéma nigérien.
Par la suite, c’est le régime militaire de Seyni Kountché,
aussi paradoxal que cela puisse paraître, qui a le plus investi dans les
infrastructures socio-éducatives et culturelles, le Cinéma et la Télévision.
S’agissant spécifiquement de notre sujet, il a doté l’Association
des Cinéastes nigériens d’une subvention de vingt millions de francs en 1978 ;
et en 1981, il a remis à la Fédération Panafricaine des Cinéastes (FEPACI) une
somme de dix millions de francs pour financer un séminaire sur le Cinéma
Africain à Niamey. Les conclusions et recommandations de ce séminaire ont fait
l’objet d’une longue publication dans Le Monde intitulée Le manifeste de
Niamey. Il a également permis à chaque cinéaste nigérien de réaliser, à tour de
rôle, un film sur le Festival de la jeunesse et un autre sur le championnat de
lutte traditionnelle.
Je ne fais pas ce rappel par nostalgie, c’est l’histoire qui
le commande – « rendre à César ce qui appartient à César ». Je voudrais
simplement dire aux jeunes que les cinéastes ont pu se faire entendre et se
faire respecter quand ils étaient organisés, solidaires et disciplinés. Le
pouvoir a toujours su que les jeunes, les artistes et les intellectuels sont
les vrais vecteurs du développement et les facteurs de la stabilité, de l’unité
nationale et de la paix.
Au-delà des considérations politiques, pourriez- vous nous
dire quel regard portez-vous sur l’histoire du cinéma nigérien ?
Ce qui est important, c’est de la considérer en fonction de
ses conditions d’émergence. A l’origine, il y a eu la Télévision Scolaire, le
département cinéma de l’IRSH, le CCFN, le Ministère de l’Information et enfin
l’Office du tourisme. Seules ces structures disposaient du matériel et du
personnel nécessaires. C’est la conjonction de leurs actions qui a donné
naissance au cinéma nigérien. Boubou Hama en était le chef d’orchestre. Moustapha Alassane eût ensuite un rôle décisif. Jean Rouch
l’avait découvert alors qu’il était dessinateur au Musée National. Se
souvient-on que Moustapha Alassane a dessiné les armoiries du Niger et les
écussons des militaires et des gendarmes ? Il réalisait des dessins animés sur
des pellicules voilées, un matériel de lanterne magique. Jean Rouch était alors
directeur scientifique de l’IFAN, qui englobait le Musée National. Jean Rouch
poussa Moustapha à faire du cinéma et L’IFAN devint le lieu d’accueil des
cinéastes indépendants du Niger.
La première fois qu’on a parlé de « cinéma nigérien »,
c’était en 1963 au festival de Saint Cast en Bretagne avec le premier film de
Moustapha Alassane Aouré. Ensuite, il y eut Bon voyage Sim en 1966 au festival
mondial des arts nègres à Dakar, puis Cabascabo d’Oumarou Ganda. Sélectionné
aux festivals de Cannes en 1968 et à Moscou, obtenant plusieurs prix et,
surtout, projeté à Paris, au cinéma Racine, ce film a donné ses lettres de
noblesse au Cinéma Nigérien. En 1972, Le Wazzou Polygame d’Oumarou Ganda
obtenait le premier étalon de Yennenga et F.V.V.A de Moustapha Alassane le
grand prix de l’OCAM. Ces succès ont permis au Niger de s’imposer comme leader
du cinéma africain et donc d’intéresser des producteurs extérieurs. Tout le
reste est venu de cette façon : Moustapha Alassane et Oumarou Ganda ont continué
; Djingarey Maïga, Moustapha Diop et Inoussa Ousséini sont arrivés. Une
association des cinéastes nigériens, dont Harouna Niandou était président, a
été créée et a engagé des actions pour la promotion du cinéma nigérien. La
première quinzaine du cinéma nigérien a été organisée en 1974. Jean- René
Debrix, directeur de la Coopération Cinématographique, y était invité.
Ce succès avait pour origine la complicité entre Boubou Hama
et les artistes. Et pas seulement ceux du cinéma. Cette complicité était
individuelle et affective. Boubou Hama traitait Oumarou Ganda de « bandit » et
Seyni Kountché m’appelait « Gangster », tandis que pour Jean Rouch, j’étais «
un intellectuel parmi les voyous ».
Que pensez-vous de la déclaration de Moustapha Alassane,
faite dans cet ouvrage même, selon laquelle Jean Rouch est le « père du cinéma
nigérien » ?
Moustapha Alassane et Oumarou Ganda sont sans conteste les
pionniers du Cinéma nigérien. Ils sont les premiers à avoir réalisé des films
et représenté le Niger avec brio dans de nombreux festivals internationaux
Cependant, Jean Rouch demeure le père du Cinéma au Niger. Il
fut tout simplement le premier à montrer les populations nigériennes dans leurs
activités quotidiennes et leur dignité. En plus, il a su réunir autour de lui,
à Niamey comme à Paris, tous ceux qui s’intéressaient et au Niger et au Cinéma.
Le monde a découvert, dès 1948, le Niger contemporain à travers les films de
Rouch. En initiant les activités cinématographiques de l’IFAN-IRSH, Jean Rouch
a creusé ce sillon fertile que surent poursuivre les cinéastes indépendants.
Il faut bien voir également que Cabascabo, le premier film
nigérien à obtenir une notoriété internationale, avait été réalisé en réaction
à Moi, un noir ! Rouch est l’inspirateur du Cinéma africain. Et d’ailleurs
Ousmane Sembène, le doyen et le plus célèbre des cinéastes africains l’a
reconnu explicitement dans un entretien avec Jean Louis Commoli des Cahiers du
cinéma, en 1968, déclarant qu’il avait décidé de faire du cinéma, lui aussi, en
réaction à Moi, un noir, pour donner une image d’une Afrique combattante et
militante contrastant avec celle, « passive », de Jean Rouch où « tout le
monde, il est beau, tout le monde, il est gentil ». En ce qui me concerne, Jean
a été pour moi un ami, un parent et un maître à la fois. Lorsque je l’ai
rencontré pour la première fois au Ciné-club du Lycée, en 1963, j’avais 16 ans
et lui 46. Et ce n’est pas un hasard si « la bande » m’a désigné, pour dire son
oraison funèbre au cimetière chrétien de Niamey en février 2004.
Désormais, je préside à Paris l’Association des Amis de Jean
Rouch dont l’objectif est de préserver et de pérenniser sa mémoire et son
œuvre. Dans le cadre du Forum africain du film documentaire, nous décernons,
chaque année à un jeune cinéaste nigérien, le prix Jean Rouch – une enveloppe
d’un million de francs. Et ça, ce n’est pas du bavardage !
Est-ce difficile, quand on est Nigérien, de reconnaître à
Jean Rouch ce rôle fondateur ?
Non, pas du tout, même si cela fut autrefois le cas pour
certains à cause du paternalisme que le colonialisme avait engendré. On
attendait tout et trop de Rouch ! Mais aujourd’hui il faut savoir reconnaître
que chaque cinéaste nigérien lui doit, d’une manière ou d’une autre, quelque
chose.
Revenons au Forum du cinéma documentaire.
Quelles sont les
raisons pour lesquelles vous avez renoué de cette façon avec le cinéma ?
Je vois trois raisons. Pour donner la meilleure image
possible de son pays, il est recommandé qu’un ambassadeur à l’UNESCO soit un
homme de culture, de sensibilité artistique ou scientifique. Qu’il continue à
creuser le sillon de son expérience singulière au profit de son pays et de la
communauté internationale. Sa « spécialité » devient la valeur ajoutée à sa
fonction d’ambassadeur. La deuxième raison, c’est que la disparition de Jean
Rouch m’a fait penser à la célèbre métaphore d’Hampâté Bâ sur la mort des
vieillards. Il m’a semblé nécessaire de reprendre le flambeau, et, à défaut de
créer des films moi-même, de créer les conditions qui permettront aux jeunes de
poursuivre cette voie. Durant une décennie, tout le monde s’était lamenté sans
réagir sur l’agonie du cinéma nigérien, il me fallait trouver les moyens de
susciter une réaction à travers l’éducation et la formation dans un cadre
d’échanges complètement libres. Telle était ma troisième raison. C’est ce que
voulait également Jean Rouch – créer un pont qui relie le cinéma et
l’université. C’est pourquoi j’ai préféré le terme de « forum » à celui de «
festival ». Pour moi, le cinéma en Afrique est un des meilleurs prétextes qui
soit aux échanges et aux débats de société.
Mais, bien sûr, il faut savoir s’adresser aux nouvelles
générations, à des cinéastes d’un tout nouveau type. La vieille garde était
composée d’autodidactes tandis que les cinéastes d’aujourd’hui ont une culture
universitaire et sont imprégnés de technologie. Former des nouveaux cinéastes
en évitant de fabriquer des chômeurs, tel est le « challenge » qu’il me semble
devoir relever en soulignant cette vérité fondamentale qu’il n’existe aucun
marché en Afrique qui puisse offrir un boulot à part entière aux cinéastes
indépendants.
Il me paraissait impératif que l’on considère la formation
cinématographique comme une valeur ajoutée. Un cinéaste comme Sani Magori est
une belle illustration de ce pragmatisme et cette lucidité nécessaires : il est
ingénieur agronome de formation. À tout moment, il peut devenir fonctionnaire
du Ministère de l’agriculture et apporter quelque chose de nouveau à son corps
d’attache : l’outil du cinéma.
Nous avons engagé une formation progressive dans le cadre du
Forum. Actuellement, ceux qui en ont bénéficié depuis 2006 sont professeurs,
agronomes, fonctionnaires, etc. Chacun a déjà un métier.
Ma philosophie, c’est de réhabiliter et relancer le cinéma
nigérien grâce à la qualité de la formation. Depuis sa création, le Forum
s’articule sur des éléments de pédagogie – expositions, conférences et
colloques structurés par un thème – qui permettent un approfondissement
collectif. Lequel doit bénéficier du soutien de l’Etat. Le Burkina nous donne
des exemples intéressants : on y recrute des cinéastes comme conseillers en
communication. Ils sont rémunérés par l’État, mais affectés à leurs propres
films, et bénéficient ainsi d’un salaire, d’une retraite et de la sécurité
sociale. C’est un système de bourses.
Le Forum s’est engagé dans ces voies de réflexion comme un
laboratoire social et culturel pour susciter des vocations et mettre en place
des bourses. Lorsque le Forum a démarré en 2006, il n‘y avait aucune structure
de formation. Aujourd’hui elles sont pléthoriques. La deuxième phase du Forum
sera donc d’accompagner les stagiaires des années précédentes dans une sorte de
suivi de carrière. Pour notre sixième édition, nous entreprendrons par exemple
une formation à la réalisation de séries télévisées avec l’objectif d’alimenter
les télévisions par des créations de personnalités artistiques hors du sérail.
Pour finir, pensez-vous que le Cinéma nigérien a un avenir ?
Ce serait un crime de ne pas y croire et même faire insulte
au peuple nigérien. Contrairement à ce qui se dit, le cinéma nigérien ne manque
ni de ressources humaines, ni d’infrastructures techniques, ni de moyens
financiers. Les initiateurs de la redevance ORTN en 1989 ont fait preuve de
grande vision. C’est une taxe additionnelle de 3% prélevée sur la consommation
d’électricité de la clientèle privée de la Nigelec. Le montant ainsi collecté
avoisine le milliard de francs chaque année. C’est la parfaite illustration du
credo du Président Mahamadou Issoufou : « Les Nigériens nourrissent les
Nigériens ». Ici, ce sont bien les consommateurs qui financent aux moyens de
cette redevance les produits audiovisuels et culturels qu’ils consomment à la
télévision.
On n’a pourtant pas l’impression que cette somme importante
profite à la production et aux cinéastes ?
C’est exact ! cependant, je ne me fais aucun souci pour
l’avenir du Cinéma nigérien. Les bases juridiques et les moyens financiers
autonomes existent. Il faut à présent que le Cinéma fasse l’objet d’une
véritable volonté politique.
La mise en œuvre du projet de « la renaissance » du Niger
implique nécessairement un renouveau culturel et un changement de mentalités.
Que serait la Chine aujourd’hui, s’il n’y avait pas eu la révolution culturelle
de Mao ? Il me semble que la priorité des priorités est de donner toute leur
place aux jeunes et aux artistes dans la mise en œuvre du programme
gouvernemental. Mais c’est à eux de savoir s’organiser pour convaincre et jouer
leur partition. Autrement, personne ne le fera, ni pour eux, ni à leur place.
Son film « Paris c’est joli » (1974)
reçoit le Prix de la critique du FESPACO 1976 et le prix du festival de Dinard 1974. Avec
le film « Wassan Kara » (1980), il remporte 
le
premier prix de l’ACCT, 
le Prix spécial du
nouveau cinéma africain, au festival du film de Venise 1985.
FILMOGRAPHIE
1970 : La Sangsue
1974 : Paris c’est
joli
1975 : Ganga
1976 : Une jeunesse
face à la culture
1976 : Lutte
saharienne
1976 : Médecines et
médecins
1977 : Le griot Badye
1980 : Fantasia
1980 : Fêtes
traditionnelles populaires du Niger
1980 : Le Soro
1980 : Wasan kara
1986 : Tahoua an 2 le
festival
Daniel Mallerin (2011). Figures du Cinéma Nigérien. Interview Inoussa
OUSSEINI
Africiné. Fiche Ousseini Inoussa
Réalisateur
| Scénariste
Wikipedia. Inoussa
Ousseini
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