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Sani Magori

Ingénieur agronome et titulaire d’un Master en Cinéma Documentaire de Création, Sani El Hadj Magori est à l’avant-garde de la renaissance du cinéma nigérien.


Qu’est-ce qui vous a concrètement poussé l’agronome que vous êtes vers le cinéma ?
Quand j’étais à l’Institut National de Recherche Agronomique du Niger, j’ai commencé à utiliser les images (photos et vidéos) pour expliquer aux agriculteurs, comment utiliser tel ou tel produit ou comment faire un mélange des produits phytosanitaires. Ça marchait toujours mieux que les démonstrations directes. Les images ont le pouvoir de capter notre attention et notre curiosité. Des images bien faites peuvent être un bon moyen pour convaincre. J’ai pris goût … Je crois que cette expérience compte beaucoup dans ma motivation.
Je dirai aussi que le cinéma était en moi dans sa forme la plus importante : l’écriture. Quand j’étais au collège à Konni puis au lycée à Tahoua, mes amis me surnommaient « Ecrivain ». Déjà quand je faisais l’école primaire à Galmi, les employés de mon père m’emmenaient au cinéma de Malbaza, à une vingtaine de kilomètres. On y allait le weekend à l’insu de mes parents. Et chaque lundi, mes camarades d’école attendaient que je leur raconte. Parfois, j’étais bien obligé d’improviser et de raconter un nouveau film. D’autres fois, je déformais un film que j’ai déjà raconté. Ou même, j’inventais carrément un nouveau récit… Un jour, pendant la récréation, alors que je racontais une de ces histoires inventées, notre « maîtresse », une jeune stagiaire cinéphile, cachée derrière la fenêtre, n’a pas raté une miette de mon histoire. Après les cours, elle me demande le titre du film que je venais de raconter. Il n’y en avait pas puisque je l’avais inventé…
J’aime le cinéma, c’est tout. Et maintenant que j’ai les moyens de transformer, de raconter mes pensées, de témoigner de mon temps en images et en sons, je vais tout simplement revisiter mon passé, observer mon présent et préparer l’avenir du cinéma nigérien, Incha Allah !


Pouvez-vous nous donner un aperçu de votre expérience professionnelle ?
Après mon diplôme d’ingénieur en agronomie, j’ai travaillé pendant deux ans comme appelé au service civique national au département de cultures irriguées de l’Inran. Après, j’ai travaillé deux autres années comme contractuel de l’enseignement. En même temps, je collaborais dans Amina, le magazine de la femme. Je faisais des grands reportages sur des sujets comme le mariage international, le port du voile à l’école, les changements survenus dans la vie des femmes nigérianes après l’instauration de la Charia dans certains États comme Kano… J’aime vraiment donner la parole aux gens qui ont des choses qui intéresseraient le monde… Je suis aussi un des membres fondateurs du magazine Aicha.
Maintenant, je fais des films documentaires et j’enseigne au master I documentaire de création à l’IFTIC. Aussi, dans le cadre du Forum Africain du Film documentaire de Niamey, nous avons mis en chantier un atelier d’initiation et de formation des jeunes réalisateurs nigériens venant d’horizons professionnels différents, mais qui veulent poser des regards filmés sur leur entourage.


Combien de films avez-vous à votre actif ?
A ce jour, j’ai réalisé trois films : Notre Pain Capital, puis Pour le meilleur et pour l’oignon ; et récemment, Koukan Kourcia ou le cri de la tourterelle. Tous des documentaires.
Notre Pain capital est mon film d’école. Je l’ai réalisé en 2008 à l’Université Gaston Berger. Il est né du constat amer que nous faisons, nous les étudiants étrangers, dès notre arrivée à la cité universitaire : trop d’enfants s’adonnent à une forme de mendicité bizarre. Ils ne sont jamais satisfaits de ce que nous leurs donnons : du pain, du sucre, le reste de la nourriture… Après des mois, je me suis demandé ce que ces enfants faisaient de ces dons. Notre Pain capital suit la chaîne alimentaire autour du pain, depuis sa fabrication jusqu’à la cité universitaire où il passe dans les mains des enfants. A ma grande surprise, j’ai découvert que ces enfants revendaient le pain que nous leur donnons très gentiment. Ils n’avaient nullement pas faim…Depuis, il y a moins de mendiants à la cité… Pour le meilleur et pour l’oignon est ce que j’appelle un regard croisé du fils du village que je suis, de l’agronome et du cinéaste. En fait, ce film documentaire de 52 minutes traite de la problématique de la culture de l’oignon dans mon village natal, Galmi. J’ai toujours eu envie de faire ce film.
De même, Koukan Kourcia est un film que j’ai longtemps porté dans mon cœur. J’avais toujours eu envie de ramener mon père de son exil ivoirien. Mais il n’écoutait personne, il ne voulait plus revenir depuis une vingtaine d’années. J’ai proposé à la cantatrice adulée de sa génération de trouver une chanson qui pourrait ramener mon père. Elle avait, diton, le pouvoir de les pousser à partir en exode. Je l’ai amenée avec moi-même à Abidjan.


Quel a été le parcours de vos films ?
Notre pain capital a eu son premier prix (prix Canal+ Horizon) au Clap Ivoire d’Abidjan, puis il a été en sélection officielle à Clermont Ferrand, à Henri Langlois, à Milan, Bruxelles, etc. Il a ensuite eu le prix du meilleur court métrage au festival Miradasdoc en Espagne. Il continue à être demandé par plusieurs festivals dans le monde.
Pour le meilleur et pour l’oignon a reçu une vingtaine de récompenses : le prix du meilleur documentaire africain à African Movie Academy Awards au Nigeria, le Grand prix du festival Filmer le travail à Poitiers, le Prix du meilleur film étranger en Italie, le Grand Prix Focus à Guandzou en Chine, The best short prize à Los Angeles aux USA, le prix Fatumbi de la première œuvre ethnographique au festival Jean Rouch de Paris, etc. Il était aussi en sélection à Cannes en 2010.
Koukan kourcia, qui est sorti en 2010, a lui aussi commencé sa carrière par des succès : le prix du meilleur documentaire de l’espace Uemoa au Fespaco 2010, le Prix du meilleur documentaire d’Afrique, d’Asie et d’Amérique au Festival des trois continents en Italie, le Prix du public à Angers en France. Il a été en sélection à Tarifa, et à bien d’autres festivals dans le monde.


Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées en tant que cinéaste ?
Le réalisateur, avant de porter à l’écran une réalité, doit avant tout, dans le cadre du documentaire bien sûr, s’assurer de la parfaite compréhension et de l’acceptation des personnes qu’il veut filmer. Il doit les protéger et se protéger lui-même, sinon, il risque de flinguer son film et même sa carrière de cinéaste. Au Niger comme partout en Afrique, les gens n’aiment pas trop la caméra. Et ils ont raison, d’autant plus que c’est rare qu’ils soient informés de l’usage qu’on fera de leurs images. Ils l’apprendront souvent trop tard et à leurs dépens. Moi, j’ai appris à garder mes distances, je sais approcher les gens, les rassurer et les protéger. J’ai appris à éviter les erreurs fatales qui tuent les films. Je dirai que jusqu’ici les éléments facilitateurs que j’ai, c’est entre autres ma maitrise des sujets que je traite. Côté financier, ce n’est pas toujours facile au début. Pour que les producteurs et les bailleurs de fonds mettent leur argent et leur temps à faire un film, il faut qu’ils soient convaincus de sa faisabilité et de sa rentabilité. J’ai été choyé par le destin qui a mis sur ma route des gens bien, comme Jean Marie Barbe (Africa Doc, France), Malam Saguirou (Dangarama, Niger) et Magali Chirouze (Adalios France), Philipe Lacôte, Jean François Hautin, Sophie Salbot, … Je dirai que ma carrière de cinéaste a été très facile pour mes deux premiers films.
Pour le dernier film, j’ai vécu des moments très difficiles pendant et après le tournage. Il y a eu mésentente entre mes deux coproducteurs. Et cette mésentente a été désastreuse pour le film lui-même. A la fin du tournage, on nous a volé la mallette contenant le disque dur sur lequel 70% du son du film ont été enregistrés. On ne l’a jamais retrouvée ! Ce qui a eu des répercussions sévères sur le montage, et bien sûr sur la qualité du récit. Pendant longtemps, j’ai cru qu’il n’y aurait plus de film. Mes deux producteurs se sont jurés de ne pas continuer ensemble sur le film. Nous avons décidé de casser le contrat de coproduction qui les lie et j’ai été amené à créer une société afin de récupérer le film et le terminer. C’est ainsi qu’est né Maggia Images Sarl dont je suis le gérant. Là aussi, l’aide de Nicolas Groper, le chef de la mission de coopération de l’ambassade de France, a été prépondérante. Il m’a conseillé et aidé à terminer le film.


Vous êtes donc producteur ?
En effet, circonstance oblige ! Je suis producteur et j’ai déjà entamé la production des films d’autres réalisateurs nigériens et même de la sous-région. Je crois que c’est un métier qui demande beaucoup d’organisation et de détermination. Je suis en train de m’organiser pour que Maggia Images soit une référence en matière de production. Nous avons du matériel de dernière génération très adapté au cinéma. Et nous multiplions nos partenaires au Niger et dans le monde.


« Koukan Kourcia, les médiatrices » sort en 2014. Le film suit la cantatrice Zabaya Hussey qui par sa voix envoutante a pu ramener Magori de son exil abidjanais, tout comme elle a poussé d’autres hommes à partir pour l’exode dans les pays côtiers. Convaincu alors du « pouvoir » de la « voix magique » de la cantatrice, le réalisateur a voulu la mettre à contribution pour coorganiser un concert de réconciliation suite aux émeutes qui ont déchiré son village du canton de Doguéraoua dans la région de Tahoua au Niger.
Le film gagne le premier prix de l’intégration africaine au festival du documentaire de Blitta au Togo 2015. Il est sélectionné dans de nombreux festivals : Etats Généraux du film documentaire, Lussas, 2014 ; Festival Afrique en docs, Saint-Louis du Sénégal, 2014 ; Festival des nouveaux cinémas documentaires, Paris, 2014 ; Rencontres cinématographiques de Manosque, 2015 ; Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou, FESPACO 2015 ; Festival international du film de Lasalle, 2015.
« Destins croisés » (2015) est un film autour des bacs à chaîne utilisés sur la Charente (France) comme sur le Niger, qui met en lumière le rôle social et les enjeux économiques des bacs.


En 2016, Sani Magori produit le film « L’Arbre sans fruit » d’Aicha Macky qui obtient un grand succès en festivals avec plus de quarante prix internationaux.
Il produit également le film « Jean Rouch cinéaste aventurier » (2017) de Laurent Védrine et Laurent Pellé. Le film, à travers ses compagnons de route et ses héritiers du Niger où il repose désormais, dresse un portrait sensible du cinéaste Jean Rouch, fondateur de l’ethno fiction et du cinéma-vérité.


Le 19 janvier 2018, par communiqué du conseil des ministres, Elhadji Magori Sani est nommé Directeur Général du Centre National de la Cinématographie du Niger (CNCN) au titre du Ministère de la Renaissance culturelle, des arts et de la modernisation sociale.


FILMOGRAPHIE


Réalisateur :

« Notre pain capital » 13’ (2008)
« Pour le meilleur et pour l’oignon » 52’ (2008)
« Koukan Kourcia, le cri de la tourterelle » 62’ (2010)
« Koukan Kourcia, les médiatrices » 72’ (2014)
« Destins croisés » 45’ (2015)


Producteur :
« Changer de peau » (2010) de Salamatou Adamou Gado
« Ina Zaki, Niger où vas-tu ? » (2014) de Cathérine Martin Payen
« Chronique Dessinée pour le petit peuple » (2013) de Idi Nouhou
« Obalé le chasseur » (2012) de Faissol Gnonlonfin
« Une journée avec Alhousseini » de ldi Nouhou
« Une journée avec Abdoul » de Rakia Lamine Kader
« Une journée avec Moussa » de Siradji Bakabé
« L’arbre sans fruit » (2016) d’Aicha Macky
« Jean Rouch cinéaste aventurier » (2017) de Laurent Védrine et Laurent Pellé
« Koukan Kourcia, le cri de la tourterelle » (2010)
« Koukan Kourcia, les médiatrices » (2014)


LIRE aussi : Portraits de réalisateurs nigériens


Maman Siradji Bakabé, Idi Nouhou (2011). Figures du cinéma Nigérien. Interview Sani Magori
Claude Forest (2017). Africultures. Sani Elhadj Magori : « Produire des films pour comprendre notre société»
Elhadj Mahamadou Souleymane (2018). Niger Inter. Exclusif : Elhadj Sani Magori, ce jeune porte-flambeau du cinéma nigérien

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