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Portraits Réalisateurs

Souleymane Mahaman

Mahamane Souleymane est né à Dosso en 1958. Après ses
études au
Lycée il
fréquenta l’Institut
National de l’Audiovisuel France (INA) en 1982
il a obtenu le diplôme d’Enseignement
des Arts et Techniques Audiovisuel,
spécialité montage. Il a effectué plusieurs
stages
à l’EIB Bordeaux
(1992), l’INA de Paris (1994), CIRTEF Cotonou (2002). Aujourd’hui, il est chef
du service Production à la télévision nationale et à TAL TV.

Vous
avez réalisé surtout des films de fictions…
Mais non ! Je fais plus de documentaires que de fictions.
En matière de fiction, j’ai d’abord été assistant monteur sur « Le Médecin
de Gafiré » de Moustapha Amadou Diop, puis sur « Lélé, l’aînée de la
famille » (aussi assistant de production) d’Abdoua Kanta. J’ai ensuite
réalisé trois séries : « Fils à papa », « Souéba » et « Amintchi ».

Parlons
du tout-premier : Fils à papa ?
C’est un scénario écrit par Yacine Abdoul Garba. C’est
l’histoire d’un jeune homme, fils de riche qui s’amuse à faire la cour aux
filles issues des familles pauvres. L’une d’entre elles tombe enceinte de lui.
Il l’a fait avorter. Mais elle succombe. Les parents de la fille font
emprisonner le jeune homme qui est finalement assassiné sur les soins du
prétendant de la fille. Nous l’avons réalisé en dix épisodes.

Quelle
est l’histoire de ce film ?
Yacine a proposé le dossier à l’ORTN, mais c’est TAL
TV qui a finalement produit le film. Nous avons signé une convention avec le
scénariste. Nous, nous fournissons les moyens techniques et les techniciens.
L’autre partie s’occupe des comédiens. Il n’y avait pas d’autres financements.
Pour nous tous, l’important, c’était d’arriver à faire ce film.
Après la sortie du film, la coopération française a
tout de même participé avec 30. 000 Euros. Canal France International aussi a
acheté le film pour environ douze millions. Dans les deux cas, chaque partie a
perçu sa part des gains comme prévu dans la convention : soixante pour cent
pour la télévision et quarante pour cent pour le scénariste.
C’était une belle expérience jusqu’à ce que le scénariste
se prenne la tête pour envoyer le film au 
FESPACO. Un jour, à ma grande surprise, je reçois une
invitation du festival. Le scénariste apprend que c’est moi qui ai reçu
l’invitation et non pas lui. Il en fait tout un drame, menace de me poursuivre
en justice. Les organisateurs du Fespaco lui expliquent qu’ils ont invité le
réalisateur. Et jusqu’à preuve du contraire, le réalisateur du film, c’est moi.
Voilà pourquoi c’est moi qui suis invité et pas lui. Bien que j’aie réalisé le
film, il appartient à l’ORTN qui l’a produit. Un film est toujours signé et je
trouve absurde que le scénariste s’imagine que je veux m’approprier le film.
Depuis cette affaire, nous sommes un peu réticents quand on nous propose de
collaborer dans la production de films. Ça a été très dur pour moi.

Vous
dites quand même avec c’est une belle expérience…
Pendant la production, oui ! À l’époque, il n’y avait
aucune série nigérienne filmée. J’avais tourné avec des jeunes qui avaient la
volonté de faire. Avec l’équipe, on tournait de huit heures du matin à dix-huit
heures. Souvent sans même manger. Il n’y avait pas d’argent sur la production.
Pourtant, le lendemain, tout le monde se retrouvait à l’heure pile et heureux
de poursuivre l’aventure. Et à chaque fois que nous regardions un épisode, nous
étions contents. C’était une belle expérience.


Quels
sont les faits qui vous ont marqué pendant ce tournage ?
Ah oui ! C’était touchant de travailler avec des comédiens
non professionnels qui ne savaient pas qu’il faut porter la même tenue durant
plusieurs jours de tournage. C’était facile de voir une fille revenir au tournage
du lendemain avec une nouvelle tresse. Pire, avec d’autres choses sur la tête.
Les comédiens ne savaient pas qu’il faut garder la même tenue, lorsqu’on tourne
une scène, au prochain tournage trois semaines plus tard. C’était charmant. On
se dit qu’on leur apprend des choses. Et puis, d’une manière ou d’une autre
aussi, l’on apprend avec eux aussi. Par exemple, un jour, juste au cinquième
épisode, le comédien principal s’en est allé en Belgique. Heureusement pour
nous que, dans l’histoire du film, le personnage venait d’être emprisonné. Eh
bien, on l’a tout simplement maintenu en prison, jusqu’à ce que nous passions
l’information qu’il a été libéré puis assassiné par son rival.

Venons-en
à Souéba…
C’était l’UNICEF qui avait voulu créer une série pour
faire passer quelques messages sur le SIDA. Cette institution a lancé un appel
à projets. Et c’est le scénario d’Alfred Dogbé qui a été retenu. Ce scénario a
été réécrit par un réalisateur Belge par rapport à certains messages. Ensuite,
on m’en a confié la réalisation. L’UNICEF a financé toute ce qui est production
sur place. Nous tournions un épisode tous les dix jours. Nous tournions en un
seul lieu. Le tournage nous a pris dix semaines. Avec le montage, la production
nous a pris six mois environ. Il y avait treize épisodes au départ. Mais au
montage, nous avions éliminé certaines scènes peu importantes. Et le produit
final était de 12 épisodes. À cette occasion, j’avais eu l’opportunité de
travailler avec des comédiens de la place. Du coup, le jeu d’acteurs s’était
bien passé. Et la ponctualité était de mise aussi.

De
quoi s’agit-il dans la troisième série ?
Cette série est une commande du FNUAP et d’OXFAM
Québec. C’est une série de trois épisodes. Là aussi ils ont lancé un appel à
projets auquel j’ai postulé avec le projet d’un scénariste. Ils m’ont choisi à
cause de mon profil mais ils n’ont pas retenu le scénario proposé. Du coup, ils
m’ont demandé de travailler sur un autre scénario : Amintchi. J’ai accepté. Il
s’agit là de faire deux séries de trois épisodes en trois langues. Ce qui fait
en tout 9 films. La première porte sur la violence faite aux femmes et aux
enfants. La seconde sur la violence en milieu scolaire.
J’ai travaillé sur le scénario écrit par un Espagnol.
On a tourné la majorité des scènes au lycée Korombé et dans des ateliers où
travaillent des femmes. Pour la réalisation, j’ai reconduit 80 pour cent des
techniciens et des comédiens qui ont joué dans Souéba.

Deux
films de commande sur trois ! Est-ce qu’on peut dire que l’ORTN est découragée
des projets de coproduction avec les cinéastes nigériens ?
Ce n’est pas parce que ce sont des films de commande
qu’ils ne sont pas réalisés de façon artistique. Les financeurs de ces films
m’ont donné toute la liberté de création. Le plus important pour eux est de
voir leurs messages ressortis. Et puis, l’ORTN ne s’est jamais fermée aux
propositions de collaboration. La personne doit dire ce qu’elle apporte ; ce
qu’elle veut concrètement en retour. On doit savoir comment la personne compte
rechercher son financement. Il arrive qu’un réalisateur vienne nous dire qu’il
a juste besoin de la lettre de diffusion. Là, tant que nous ne prenions pas
connaissance du scénario, nous ne pouvons pas accepter. Nous sommes une
télévision publique. Ce n’est pas tous les films que nous pouvons passer. Si
les choses sont très claires, nous participons sans problème.

Pourquoi
l’ORTN ne s’inscrit pas dans la logique de la production ?
Le gros problème de l’ORTN est que nous sommes un peu
dispersés. En que tant réalisateur, même si je suis sur un projet, je peux être
amené à quitter le plateau pour aller, par exemple, filmer une session des
députés à l’Assemblée nationale. Ça m’est arrivé. J’ai dû suspendre le tournage
d’un film pour aller au championnat de lutte traditionnelle. Une absence de
quinze jours.

Pourquoi
vous ne songez pas à créer plusieurs unités spécialisées : Fiction,
production… ?
Les moyens humains sont très insuffisants. Sur la
vingtaine de réalisateurs que nous avons à l’ORTN, seulement trois à cinq sont
réellement opérationnels. Et ils sont déjà sur plusieurs choses en même temps.
Votre suggestion n’est actuellement pas réalisable. A la télévision, la
priorité c’est l’antenne.
Parlons maintenant à vos films documentaires. À
combien estimez-vous leur nombre ?
Je n’en sais rien. Je ne peux retenir que ceux qui ont
eu une carrière internationale, ceux qui ont reçu des prix, ou ont été diffusés
sur des chaînes internationales. Il y en a une dizaine.

Quels
sont ceux qui ont été primés ?
Village nomade a bénéficié de deux médailles de bronze
au Grand prix du documentaire de Monte-Carlo. Deux autres ont eu des prix au
Festival Sportel de Monaco. Un a eu un prix à un festival italien ; c’est
Femmes du Sahel, coproduit par trois pays. Un autre a eu un prix Unesco lors du
Festival de l’URTNA au Kenya. Il passe dans plusieurs festivals. C’est toujours
pour le compte de l’ORTN que je fais ces films.

Y
a-t-il des personnages ou des faits qui vous ont marqué au cours de vos
tournages ?
J’ai fait un film qui s’appelle Village Nomade. Je
l’ai tourné dans la région de Goudoumaria. C’est l’histoire d’un village qui se
déplace au gré des dunes qui se font envahissantes et menaçantes. Trois ans
après mon dernier passage, le village s’était déplacé de près de dix
kilomètres. Les habitants de ce village m’ont marqué parce qu’ils sont heureux
avec cette vie d’une grande simplicité, voire même austère. J’ai retrouvé le
même personnage que lors de mon premier passage. Un personnage impressionnant.

Parlez-nous
de votre film Femmes du Sahel.
Femmes du Sahel est un ensemble de portraits de
plusieurs femmes de différentes régions. De même, elles ont des cadres de vie
et des activités différents. 
Elles sont filmées chacune dans son propre quotidien.
On a montré une à Gaya. Une ancienne cantatrice reconvertie dans la fabrication
d’huile d’arachide. Une autre à Abalak. Elle travaille le cuir. Une à Madaoua
qui fabrique des nattes. Une autre qui est potière dans le village de Bouboun.
Nous avons filmé aussi les femmes qui cherchent du gypse pour en faire de la
chaux. Ça doit être quatre ou cinq femmes en tout. C’est un film de 52 minutes.

C’est
quoi faire du cinéma pour vous ?
Pour moi, faire du cinéma, c’est de montrer aux téléspectateurs
ou aux spectateurs la vie réelle et virtuelle de personnages réels ou fictifs.
Faire du cinéma, c’est une façon pour moi de communiquer avec des gens que je
ne connais pas, et qui ne sont pas censés me connaître. C’est aller vers les
gens sans se déplacer soi-même. Tu appartiens à la planète entière sans pour
autant avoir visité tous les pays.

Est-ce
qu’il y a des rêves ou des histoires que vous auriez aimé réaliser ?
Oui ! Surtout des histoires du Nord du pays qui est
devenu difficile aujourd’hui. Là-bas, se trouvent des gens qui ne sont jamais
descendus de leurs montagnes. Tout vient les y trouver. J’aimerais bien qu’ils
sachent que le monde n’est pas forcément celui qu’ils vivent. Qu’ailleurs,
c’est très différent. Y compris dans ce même pays. Peut-être qu’ils ont le
téléphone portable, mais pas l’ordinateur. J’aime faire vivre des histoires
pareilles.

Est-ce
que vous avez des films en cours ?
J’ai en projet la suite de la série Amintchi. C’était
une commande, mais nous sommes plusieurs à nous dire que ce n’est pas fini.

Que
pensez-vous du cinéma nigérien ?
Je pense qu’il y a un
grand gouffre entre les
généra­tions de cinéastes. Trop de ruptures. D’où le
manque de
relève. Par
exemple, entre la
génération des Moustapha Alassane et la mienne, il
n’y a qu’un vide. Il n’y a personne. Mais entre ma
génération et
la
vô­tre,
l’espace s’est
rétréci considérablement. Il y a des relations qui se sont créées.
J’ai eu à travailler avec Moustapha Alassane (chef monteur de « Kokowa »),
Djingarey Maiga, Moustapha Diop. Nos rapports
étaient simples : je suis un
technicien auquel on a fait appel. Plus rien
après. Pas de préparation éventuelle de
la
relève. Je
pense que c’est cette rupture qui est la cause du
relâchement actuel.
On aurait dit qu’il y a une crise de confiance entre les gens. Je pense que la
cause, ce sont les
problèmes d’argent. Le comble, c’est de voir des gens venir au cinéma en
pensant que c’est une
façon rapide de s’enrichir. C’est vrai­ment
un travail
d’équipe,
le
cinéma. Chacun
doit
sa­voir
qu’il ne peut pas tout faire seul. Sinon,
ça ne pourra pas bien marcher pour le cinéma nigérien.

Peut-on parler de l’esthétique de
vos films ?
C’est
trop dire. On a
peut-être un petit style. Mais moi, je ne crée rien.
Tout ce qu’on fait a
déjà été fait. Mais des gens m’ont dit que, dès qu’il
regarde un clip,
dès le
début, ils
peuvent savoir si c’est moi ou pas qui l’ai
réalisé. Je n’en sais rien, quant à moi. Peut-être que
j’ai une
façon de
sentir les choses qui
apparaît cha­que fois dans mes clips. Je n’en sais rien.
Mais je pense que dans toute
œuvre artistique, l’auteur ap­porte une petite touche
personnelle.

A l’échelle internationale,
y a-t-il des
réalisateurs qui vous ont influencés ?
Je dirais plutôt au Niger. Et celui qui m’a le plus ins­piré à cause
de sa rigueur technique, c’est bien Moustapha Diop. Sur le plan technique, ses
films sont
irréprochables.
Il
m’impressionne pour cela.

En 2005, Souleymane Mahaman a réalisé en
direct les
5èmes Jeux de la Francophonie à Niamey,
au Niger. Il a obtenu la
Médaille de Chevalier d’ordre du mérite du Niger en 1999. Niger. Il est aussi pionnier dans la réalisation de clips vidéos d’artistes musiciens nigériens, comme Sogha, ou ceux des premiers groupes de Rap comme Lakal Kaney…

En 2016, il réalise la série Délou, portée par l’actrice Aminatou Issaka, qui retrace le cheminement d’une femme décidée à devenir
présidente, pour mettre fin à l’injustice dont elle et ses concitoyens sont
victimes.
Elle est sélectionnée en compétition officielle au FESPACO 2017.
FILMOGRAPHIE


Fiction
:

Fils à papa (2004) : série télévisée de
10X20mn
Souéba
(2008) : série télévisée de
12X26mn
Amintchi (2008) :
deux séries de trois épisodes en trois langues : 9 films au total
Délou
(2016) : série télévisée de 52x22mn, sélectionnée
en compétition officielle au FESPACO 2017.
Documentaires :
Alphadi, la mode au Niger (1990)
Zanné, l’architecture de Zinder (1990)
Asolé la pierre de l’aïr (1991)
A travers un miroir (1991) : Mention Spéciale du
Jury de la section regards sur les TV africaines aux 8e
journées du
Cinéma Africain
et
Créole 1994
Ingall autrefois, Ingall aujourd’hui
(1992)
Bianou, une passion, une fête (1992)
Femmes du Sahel (1995) : Prix
Festival Marema Italie 1998
Choc des cultures (1994) : 3è prix UNESCO au 1er Festival des Télévisions Africaines : Naïrobi (Kenya)
1994
Gogé, instrument
de musique traditionnelle
(1996)
Le sabre de Balla (1997) : Mention
du Jury sportel, Monaco 1997 ; meilleur Ralenti sportif
Les malheurs de N’Gom
(2001) : Mention du Jury sportel, 2001, Monaco meilleur ralenti sportif
Village nomade (2005) : Médaille de Bronze, Grand Prix documentaire
Monte Carlo, Monaco 2005 ;
Maman
Siradji Bakabé, Idi Nouhou (2011). Figures du cinéma nigérien. Interview Souleymane
MAHAMAN
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